Il y a un peu plus d’un mois, nous nous sommes rendues aux Ateliers du 50cinq avec Nastasia histoire de vous ramener un portrait de chaque artiste présent dans les conteneurs. On ouvre donc notre dossier spécial Portraits des Ateliers du 50cinq, et pour ceux qu’on a pas encore vu: we’ll be back!
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C’est avec Tilt que nous avons commencé à discuter. Ici plus qu’un portrait, c’est un point de vue sur le monde du graff actuel, sur l’évolution du milieu et aussi sa récupération. Faisant parti de la deuxième vague de graffeurs toulousains, on a aussi voulu connaître les débuts du graffiti dans notre ville.

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– les débuts du graffiti à Toulouse

C’est en 1986-1987 que le graff a débarqué à Toulouse. C’est au départ 2 personnes, puis 5 ou 6, qui ont formé l’Old School avec notamment 2PON et Declic (d’où Tilt tire son nom). C’est à Arnaud Bernard dans un terrain vague que le graffiti toulousain est né. On regrette presque d’être aussi jeune et d’avoir grandi dans un univers où le graffiti était déjà présent, nous empêchant de vivre la claque de sa découverte comme l’a vécu Tilt à 16ans: « quand nous on est rentré dans ce terrain vague où ces là gars peignaient on a halluciné ». A l’époque Tilt skate et connaissait seulement le graffiti à travers les vidéos américaines montrant des bowl graffés: « c’était les début du graffiti ici mais les mecs avaient beaucoup beaucoup de niveau, certains mecs qui commencent en 2015 peignent beaucoup moins bien que ces mecs là en 86-87 »
La démocratisation du graffiti au fil des années a amené autant de dérives que de bonnes choses, à une ère où les mairies mettent à dispositions des espaces spécialisés, où le graff touche un public plus large, il devient plus compliqué pour un graffeur en herbe de se démarquer de la masse : « avant il y a avait peu de chose qui au final étaient presque toutes bien parce qu’on avait pas de références, le côté graffiti mainstream a amené des gens qui le faisaient pour des mauvaises raisons mais ça a quand même amené des gens qui le font aussi par passion et qui font des choses super bien et qui justement avec ces 30ans derrière eux doivent se bouger grave pour faire un truc bien »
Avoir une discussion avec Tilt c’est aussi se rappeler qu’avant tout était lié: la culture skate, le BMX, le graff, à la même époque où Blagnac hébergeait le plus gros skate parc de France. Quand il n’y avait pas de clans, pas de guerres inutiles entre les différents crew : « ça c’est hyper ouvert mais en même c’est hyper fermé, ça s’est tellement démocratisé qu’au bout d’un moment les mecs ont mis des barrières, y’a plus la communauté du skate ou du graffiti, y’a trop de skate différents et y’a trop de graffiti différents. »

– la récupération du graff
Si le graffiti est aussi présent dans notre quotidien, les agences de pub et autres marques diverses et variées n’y sont pas pour rien. Le sujet qu’est sa récupération passionne de plus en plus, notamment après le Monoprix gate de l’année dernière. La récupération a toujours plus ou moins existé nous rappelle Tilt. Mais à l’époque, ce qui nous considérons aujourd’hui comme de la récupération était considéré autrement : « tu disais, putain mortel Agnes B elle fait un truc avec des graffeurs? Elle est trop cool cette meuf ! » C’est aujourd’hui quand le luxe s’intéresse au graffiti à l’instar de Vuitton ou Hermès que les premières questions jaillissent : « tu te dis c’est pas un peu opportuniste, c’est pas en 90 qu’on avait besoin de votre aide et de votre argent plutôt qu’en 2015 où vous avez besoin de notre street cred? »
Tilt se souvient, qu’en 84 la première a avoir aidé les graffeurs est Agnès B qui a, entre autres, supporté Futura en l’installant dans un studio pour lui permettre de peindre tous les jours. 30ans plus tard, les poids lourds du luxe remanient l’histoire pour axer leur com sur un soutien sans faille du monde du graffiti; ayant maintenant quelque chose à y gagner.

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– la pertinence du graff selon les lieux
Souvenez-vous du Toulouse un peu plus crade dont les murs abritaient pléthores de graffitis en tout genre. Si le graff est affilié à une image d’une ville un peu sale ce n’est pas pour rien: « pour moi le graffiti il correspond à certains endroits, certaines ambiances. Toulouse aujourd’hui c’est tellement propre, que je me dis je me ballade en ville avec mon extincteur je fais quoi? »
Il nous parle d’une époque où les murs étaient complètement tagués des carmes à Arnaud Bernard, un Toulouse ghetto ambiance Bronx: « t’avais moins de scrupule à te dire OK tout est foncedé il reste un bout là haut jmet un coup d’extincteur. » Si Tilt aime Manille ou l’Italie, c’est en partie pour cette ambiance de murs défoncés aujourd’hui disparue ici, où tout est devenu trop propre. Car contrairement aux idées reçue, le graffiti s’accompagne d’une notion de respect : « ce que je vais faire je le fais pas pour faire chier le monde, si je le fait là c’est quoi la balance, est ce que je vais faire chier 95% des gens? » Tilt rajoute qu’à Manille par exemple, on ne se pose pas la question car rien n’est beau et que le graffiti vient de là, des vieux trains rouillés, des immeubles pétés, des mecs qui y apportent quelque chose en y écrivant avec une bombe colorée. On remarque alors que les endroits les plus pertinent sont à la base les endroits les plus moches.
La notion de respect dans le graff est quelque chose que ses détracteurs oublient souvent,  en regardant que ce qui est tagué ils ne voient pas ce qui ne l’est quasiment jamais : les arbres, les églises, les cimetières, les voitures. « Les gens ils réalisent pas que si les graffeur abusaient ce serait ghetto, personne peint les voitures, tu verras jamais un gueta sur une voiture, imagine si on avait eut l’idée de se dire ‘’tiens mais ça tue les voitures, ça bouge c’est de couleur, on va utiliser ce moyen là pour véhiculer nos tag’’ les gens ils péteraient un câble. Y’a un respect, y’a des trucs que tu verras jamais tagués on est pas que des punks en mode ‘’ouais jmen balec jvais taguer n’importe où’’ »
On s’est donc demandé si aujourd’hui, avec la démocratisation du graffiti les flics étaient devenus plus cool. On apprend que c’est alors vraiment à double tranchant, entre ceux qui viennent demander des autographes à Tilt pour un de ses skates achetés ou ceux qui au contraire sont encore moins tolérants, se disant qu’ils ont gagné ayant réussi à avoir une ville propre rendant l’agression visuelle d’un tag directe. Le côté défoncé de la ville qui permettait d’avoir des autorisations pour faire des fresques sur un mur démonté a laissé place à une ville très propre où les autorisations pour peindre se font de plus en plus difficiles à avoir.
– l’évolution
Il faut noter cependant une certaine évolution politique quant à la place du graffiti et des arts urbains dans la ville. Une volonté qui arrive certes avec 10ans de retard mais qui permet l’organisation d’évènement tel que les festivals Rose Béton ou WOPS !.
Lulah, qui nous a rejoint en cours d’interview, a posé la question de la potentielle fatigue de la mairie à dépenser un budget énorme dans le nettoyage de la ville, préférant plutôt contrôler le graff plutôt que le réprimer. Une question importante et d’actualité, qui fait écho à la vague de vandalisme suite à l’expo « Art in the streets » du MOCA à Los Angeles en 2011 qui fut par la suite annulée à Brooklyn. Tilt prend en exemple Los Angeles pour rappeler qu’en institutionnalisant le graffiti c’est aussi des vocations qu’on créé: certains voudront devenir artiste mais d’autres voudront juste être des vandales. Parce qu’au final on ne peut pas vraiment contrôler le graffiti juste par le fait de le faire rentrer dans des musées : « Tu commences pas le graffiti en faisant une façade de 15m de haut ou en faisant une installe dans un musée, tu le commences en écrivant ton nom sur des poubelles, des trains et des murs. Et ptetre que ce mec là qui fait de la merde aujourd’hui dans 15ans il sera dans ton musée mais en attendant il va faire des ravages. »
Le graffiti passe par un vrai processus d’évolution avec un passage obligé par le côté vandal, contrairement au street art. C’est à la base un geste gratuit d’un mec qui se dit « ok jsuis pas en train de devenir un artiste jsuis juste en train de faire quelque chose d’alternatif qui me fait tripper. » Un geste qui malheureusement n’existe presque plus : « un skateur de 12 ans qui commence le skate il veut pas faire du skate avec ses potes, il veut devenir Lucas Puig. Il veut passer dans les magazines, il veut être sponso (…) aujourd’hui les gens qui débutent ils débutent pas juste pour la passion, ils débutent aussi en se disant c’est mortel ça peut être un métier »
C’est ici où Tilt a plus de mal avec le street art qui a un côté plus mercantile avec une démarche qui n’est pas toujours la même s’adressant à un public plus large. Il préfère le côté plus intimiste de s’adresser à un petit groupe « moi je viens de ça quand je skatais on était 10, quand je faisais du graff on était 15 et aujourd’hui on est des milliers et des milliers, on est perdu dans tout ça, jpense qu’il faut retrouver cette intimité où tu te sens dans un petit cosmos un petit truc à toi. Depuis 15ans on se l’est fait volé notre petit truc. ça n’empêche que tu peux continuer à te battre pour essayer que la façon dont toi tu le présente à des musées, à des villes à des gens.. c’est mortel qu’il y ait des gens qui me demandent de défoncer un bus ou une toile avec les flop les plus crades du milieu du graffiti (..) ça vous le comprenez pas, c’est pas votre culture, c’est pas vous c’est nous est-ce que vous êtes capables de le mettre en avant? Et aujourd’hui ça marche parce que les gens ont digéré les miss van, fafi, space invaders, banski.. » Là où le street art offre une seule lecture, un message simple et direct pouvant faire penser à du street marketing, le graffiti est plus riche par sa complexité offrant des interprétations multiples plus ou moins accessibles au premier abord.

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Merci à Tilt de nous avoir accordé de son temps, prochain épisode avec Big Addict !
En attendant nous vous conseillons fortement d’aller faire un tour au 50cinq ce week-end pour l’Open Summer Festival qui promet d’être plutôt cool.

 

– photos : http://aurelienferreira.smugmug.com