Deux ans de DUT en agronomie, une envie de découvrir autre chose et de savoir où je vais. Trois demandes de bourses, un visa travail en poche et un passeport plus tard, j’étais dans l’avion. La boule au ventre, avec en dernière image l’inquiétude dans les yeux de ma mère. J’avais tenté de rester forte, mais je me chiais dessus. Pas le temps de niaiser, tout s’enchaîna très vite, et je dû rapidement apprendre à me développer seule dans un nouvel environnement. Je n’avais jamais vraiment quitté mes habitudes, passant d’une classe à l’autre en connaissant au moins une personne, et en étant à moins d’1h30 du domicile familial. J’avais 20 ans, et je venais de prendre une décision que je n’étais pas sûre d’assumer. Passage de l’autre côté de l’Atlantique, j’avais déjà compris une chose : dans un avion long courrier, il faut choisir sa tenue. Et penser au temps que vous passerez à attendre vos bagages dans une salle surchauffée, ou à courir entre deux vols. Moi, j’aurais pu boire mon t-shirt tellement j’ai sué (bon app’). J’ai aussi vite compris qu’en Ontario, on ne parle pas français. Premier point important : ne remplissez pas vos demandes de visa en français, même si on vous le propose. Vous éviterez ainsi de passer 2 heures à la frontière, face à un agent tout gentil, tous sourires, mais qui ne pompe rien à cette soi-disant « seconde langue officielle ».  J’ai réussi à retrouver ma propriétaire, avec un réseau de merde, et une carte sim française. Là, même si ça s’arrange avec le temps, vous n’avez pas le choix : il faut galérer sans la technologie au moins une journée. Et ce n’est pas si mal d’apprendre à demander son chemin.

Le stage se déroulait dans une petite ville universitaire au Sud de Toronto : Guelph. Alors, est-ce que je vous conseille d’aller là-bas passer trois mois ? Non. Mais une première expérience à l’étranger regroupe de nombreux symptômes similaires, quelque soit la destination.

Première étape : l’émerveillement. Le Canada, en particulier la partie anglophone, c’est comme les Etats-Unis, mais en plus gentil. Tout est FAT. A commencer par les voitures, les bâtiments, les supermarchés, les centre-commerciaux. Alors, à l’arrivée, je passais ma vie à regarder à droite à gauche, en l’air, la bouche entre-ouverte, les yeux qui pétillent. L’air est différent. Il m’arrive à certains moments de l’année de retrouver le Canada dans mon quotidien français. Une odeur humide, douce, un peu comme le début de l’automne. La neige couvrait encore quelques zones condamnées de parkings, en châteaux de glace atteignant facilement 5 mètres de haut, et quelques flocons sont venus recouvrir mon jardin le temps d’une journée. C’était la fin du mois de mars et je m’installais dans une maison au sud de la ville, dans laquelle je passerai les trois prochains mois. La recherche sur Craiglist m’avait permis de trouver mon bonheur, un peu au pif. Le risque est là, vous pourrez toujours tomber sur des proprio ultra chelous, des lieux sordides et sales. Mais derrière votre écran, votre seule arme, c’est l’espoir. Pas de choix. J’ai eu de la chance cette fois. Je me suis retrouvée avec un coloc absent, une sympa, un chelou. Ayant eu droit à des pancakes à mon premier réveil, je n’ai vraiment pas eu à me plaindre.

Dès le début, tout le monde a été très accueillant au labo. Mon prof, les autres étudiants, les laborantins… On parle leeentement, avec un accent simple, et je crois comprendre tout ce qu’on me dit… Petit tip : n’hésitez pas à dire quand quelque chose n’est pas clair, et ne vous faites pas trop confiance à ce sujet. Vous gagnerez une semaine de travail, que j’ai personnellement perdue à lire des articles parce que je n’avais pas compris que je pouvais démarrer les expériences… Au choix, vous passerez régulièrement pour une teubé, ou une feignante. Explication rapide de mon sujet : polluer volontairement des mini-lacs faits maison et regarder ce qui s’y passe pour la biodiversité qui vit dedans. Cool, hein ? Surtout que pour une première expérience en labo, on me laissait gérer mon protocole et j’ai même eu un assistant. Oui, oui. Un étudiant en master payé (pas moi) pour m’aider à faire les manips, simples mais longues. On apprend aussi à se faire exploiter. Ça forge le caractère, c’est sympa. Là où en France votre organisme aurait été obligé de vous rémunérer à hauteur de 500€ par mois, là, on considère que ce n’est pas la peine. Grâce aux bourses, je n’ai pas eu à me plaindre, donc n’hésitez pas à farfouiller. Plus vous y avez droit, moins on vous en parle.

L’avantage d’être bénévole, c’est qu’on ne peut pas vraiment se permettre de vous empêcher de voir du pays. Ce que je n’ai pas hésité à faire. Toronto, New-York, Trois-Rivières, Montréal, Niagara… J’ai largement profité de mes week-ends. L’Ontario et ses environs ont de magnifiques paysages à offrir, des grands espaces sur des kilomètres, de la forêt, des lacs… Mon seul regret est de ne pas avoir eu assez de temps pour un gros trip à travers ses campagnes. Pour le reste, mode de transport privilégié : le bus. Ce n’est pas cher, et c’est bien desservi. Je n’ai testé qu’une seule compagnie : Greyhound. Y’a eu des jours avec, et des jours sans. Quand ils sont en retard, ils ne font pas semblant. Je sais que Megabus est aussi présent, pour encore moins cher. En tant que française, il y a 4 ans, voir un réseau de bus si développé, c’était déjà satisfaisant. Aujourd’hui, on s’est bien rattrapés, donc y’aurait peut-être matière à râler (pour changer). Le covoit sur AmigoExpress c’est sympa aussi (ils m’ont appelée pendant le trajet pour voir si tout se passait bien…)

En plus de ça, la vie quotidienne est incroyablement agréable. Premier tour au centre commercial : je rentre dans une boutique, et le vendeur me demande « Salut, tu vas bien ? T’as prévu des choses ce weekend ? »… Réflexe : une clé de bras et un coup dans les bijoux de famille… « Azy kestuveu ?? ». Plus sérieusement, j’ai mis un temps à me rendre compte que tout le monde était comme ça. Je me revoyais rentrer dans une boutique française, me faire snober par la vendeuse et sortir en pleurant… Rebelote chez un opérateur téléphonique : la meuf était super motivée à l’idée de parler à une française, elle a été pleine de bons conseils pour le quotidien dans la ville, et m’a souhaité bonne chance pour la suite.  Les mois ont passé, et ça n’a pas changé. Je me suis fait un pote à une boutique souvenir absolument désastreuse, un papi m’a offert la moitié de son parapluie un jour de pluie, quand j’attendais le bus, les mains pleines de poches de courses, une banquière est sortie de son bureau pour me montrer où se situait le magasin d’alcool le plus proche (pourquoi j’ai demandé là… on ne le saura jamais) et j’en oublie certainement des dizaines…

A ce propos, parlons peu, parlons bien : l’alcool est bien plus cher qu’en France, si vous n’avez pas 18 ans pièce d’identité à l’appui, vous pourrez aller vous faire cuire un œuf et les magasins sont ultra sécurisés. La bière est bonne, mais ce n’est pas la folie, et n’abordons même pas la question du vin… Un pote m’a montré fièrement un kit qu’il avait pour en fabriquer… Canada, on ne rigole pas avec ce genre de choses. Le fromage c’est pareil. Heureusement, j’avais deux amies à Toronto (une française et une allemande) avec lesquelles j’ai pu partager des doux moments franchouillards, à base de fromage et de vin directement importés de la maison ! Pour ce faire, il vous faudra aller dans mon quartier préféré de Toronto : le Kensington Market. Aux abords de Chinatown, cette zone déborde de mélange de cultures. C’est la zone typiquement bobo-écolo, on y retrouve des friperies, logées dans des maisons accolées, des marchés variés, des food-trucks, des magasins par pays… Un tour là et vous aurez l’ambiance de la ville en concentré. Toronto, j’ai vraiment accroché : c’est pas ultra joli, mais ça vit. C’est les gens qui rythment la ville. Promenez-vous sur les plages du lac Ontario, traversez-le pour aller visiter les îles qui font face à aux gratte-ciels, mangez des poutines (et ne voyez-là aucune référence à Vladimir… qui ferait-ça sérieux ?), laissez-vous emporter par l’amabilité générale, surprenez-vous à fixer quelqu’un parce que sa tenue vous déplaît et à le voir vous sourire, parce qu’il n’imagine pas une seconde que vous le regardez pour ça. Laissez cette cité éteindre vos préjugés devant la multitude de religions, en croisant 10, 20, 100 couples gays qui s’embrassent sereinement, devant des gens sapés n’importe comment, et devant vous, qui vous rendez compte que vous êtes la seule qui remarque tout ça. Là, c’est net : partir, c’est casser les frontières de son esprit, aussi minces croit-on qu’elles soient.